Conférence de Madame Droulers jeudi 16 novembre

Le Brésil au programme des khâgnes
publié le 20/11/2017,
par  GIRARD Eudes

Madame Droulers est venue au Lycée Guez de Balzac jeudi 16 novembre 2017 faire une conférence sur le Brésil en lien avec le programme des khâgnes.

Martine Droulers a connu le Brésil en 1978 lors de sa thèse, dirigée par le professeur Pierre Monbeig (fondateur de l’Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine en 1954) et portant sur « les caboclos du Maranhao amazonien ». L’ensemble de ses travaux de recherche et de ses écrits s’inscrivent donc dans une période de transformation majeure du pays tant sur le plan économique ( d’un Brésil sous -développé à un Brésil émergé) que sur le plan social ( d’un Brésil pauvre à forte natalité à un Brésil marqué par l’émergence d’une classe moyenne à natalité réduite) ou sur le plan politique (d’un Brésil dirigé par l’armée à un Brésil démocratique) ou géopolitique (d’un Brésil replié sur lui-même à un Brésil qui s’affirme au sein de la mondialisation).

Madame Droulers, power-point à l’appui, a organisé sa conférence en deux temps. Conformément à son livre majeur Brésil : une géohistoire (PUF,2001) (que vous pourrez trouver au CDI) c’est une approche géo-historique que Madame Droulers a d’abord cherché à développer en montrant comment s’était progressivement affirmée la « brésilianité », c’est-à-dire l’identité du pays.

Le Brésil fut d’abord longtemps mal connu et perçu comme une île par les premiers explorateurs puisqu’il semblait que l’on pouvait en faire le tour par pirogues en suivant la côte puis en remontant les fleuves du Sud comme le Parana, les vastes marais du Pantanal et enfin les affluents de l’Amazone et l’Amazone lui-même (le plus puissant fleuve du monde 200 000 m3/s). De fait l’économie du Brésil fut longtemps une économie d’archipel avec le développement économique d’espaces très mal reliés eux entre : l’économie sucrière du littoral du Nordeste du XVI au XVII siècle, la ruée vers l’or du Minas Gerais au XVIII siècle qui joua un rôle majeur dans l’organisation du territoire en permettant par exemple l’essor des ports du Sudeste et notamment celui de Rio, l’essor de la région de Sao Paulo autour du café à la fin du XIX et à la belle époque, au moment où l’Amazonie connaissait aussi une mise en valeur autour du caoutchouc.
De fait pendant longtemps aucune grande ville ne s’est imposée clairement sur les autres et cette multipolarisation est une caractéristique de la hiérarchie urbaine du Brésil. Même si aujourd’hui Sao Paulo s’affirme comme un pôle de commandement majeur ce ne fut pas toujours le cas (elle n’est que la 10 ème ville du Brésil en 1872) et son aire métropolitaine même si elle est majeure en valeur absolue 20 millions d’habitants (voire davantage aujourd’hui selon l’extension de la zone urbaine considérée) ne représente qu’environ 10% de la population du Brésil.

Le rôle de la cartographie fut alors essentiel pour donner aux brésiliens une conscience d’eux mêmes, inaugurant ainsi une tradition diplomatique très forte incarnée encore aujourd’hui par l’institut Rio Branco (crée en 1945). Le Brésil exerce en effet aujourd’hui une diplomatie verte qui pèse dans les accords environnementaux.
La formation d’une population très métissée par mélange des populations blanches et indiennes (les caboclos) blanches et africaines (les mulatos), africaines et indiennes (les cafuzos ou cafusos) est une autre caractéristique du Brésil fière de revendiquer « 136 couleurs de peaux différentes » dans la mesure où chaque population peut se définir lors du recensement selon sa propre perception et non selon des catégories imposées. Le dernier recensement de 2010 montre un recul de la part des blancs désormais minoritaire sauf dans les états du Sud du Brésil. Le Brésil s’impose enfin comme le premier pays catholique du monde (10 millions de pèlerins /an au sanctuaire d’Aparecida près de Sao Paulo le 1er sanctuaire du brésil) même si l’église évangéliste se développe considérablement notamment sur le front pionnier amazonien.

La formation de l’identité nationale doit aussi à quelques moments historiques forts.
L’indépendance de 1822 qui s’est réalisée en douceur sans guerre d’indépendance à la différence de l’Empire espagnol. La période impériale jusqu’en 1889 semble un peu folklorique et le Brésil, malgré l’immigration européenne, reste un état avec un poids démographique secondaire (4 millions d’habitant en 1822, 17/18 millions en 1900 quand les Etats Unis en possèdent déjà 76 millions). Cette période préserve cependant l’unité du pays et met fin aux velléités d’indépendance du Rio Grande Do Sul et se termine par l’abolition (tardive) de l’esclavage 1888.
C’est surtout la figure d’Emilio Vargas (1930 1945 puis 1950 1954) avec la proclamation de l’Etat nouveau en 1937 qui contribue à forger l’identité du Brésil autour des notions de «  marche vers l’Ouest » et la mise en place «  d’une politique développementiste » fondée sur l’ISI industrialisation par substitution aux importations.
La période de Kubitschek (1955 1960) marque aussi un moment important au contraire d’ouverture du pays (arrivée de Volkswagen, renforcement de Ford) et de continuité de cette marche vers l’Ouest symbolisé par le lancement de la ville nouvelle de Brasilia.
Enfin le rôle des militaires de 1964 à 1985 ne doit pas être négligé dans l’aménagement du pays et notamment dans la volonté de réaffirmer son unité y compris vis de l’Amazonie avec le développement des premières routes transamazoniennes (Brasilia / Belem). La décennie 70 est d’ailleurs une période de forte croissance économique + 8.5% /an un peu à l’image de la Chine communiste dans la période 1980 2010, alors que la décennie suivante dans les années 80 si elle marque un progrès démocratique incontestable (démocratisation du Brésil en 1985 avec la fin du régime militaire et constitution en 1988) est une décennie perdue sur le plan économique avec une croissance faible + 1.5% an et le début d’un développement d’une hyperinflation.
La période suivante avec Cardoso (1992 2001) marque le retour progressif de la croissance, la maitrise de l’hyperinflation avec la réforme monétaire de juillet 1994 et la création du REAL, la privatisation de certaines grandes entreprises, l’augmentation des recettes budgétaires grâce au développement d’une responsabilité fiscale accrue, le début d’une redistribution sociale (réforme agraire sous l’impulsion du MST crée en 1984, bourse scolaire).
Jusqu’à quel point l’élection de Lula à la fin de l’année 2002 constitue t- elle une rupture de la période précédente ?

Le second moment de la conférence fut consacré à une réflexion sur l’émergence socio-économique du Brésil.
La croissance démographique, aujourd’hui maîtrisée, fut incontestablement un élément de l’émergence avec le dégagement d’une main d’œuvre nombreuse pouvant servir dans les grandes industries. Le Brésil a ainsi connu sur le plan démographique « une fenêtre d’opportunité » avec de nombreux jeunes et peu de personnes âgés formant ainsi un pays jeune et actif (moyenne d’âge 29 ans contre 41 ans en France). Cet afflux de main d’œuvre n’aurait pas pu contribuer au développement du pays cependant si elle n’avait pas pu trouver une offre suffisante d’emplois. Si la plupart des grandes entreprises (le géant minier Vale ; l’entreprise aéronautique Embraer) fut à l’origine des entreprises mises en place par l’Etat leur essor et leur envergure mondiale s’appuya sur leur privatisation et sur l’afflux de capitaux lui-même stimulé par des taux d’intérêts élevés et une politique monétaire rigoureuse mise en place par Cardoso (1992 2001) et continuée par Lula (2002 2010). De même le Brésil ayant bénéficié de l’implantation des grands constructeurs automobiles américains (Ford Brasil dès l’entre deux guerre) allemand (Volkswagen depuis 1959 sous la présidence de Kubitschek) puis français (Renault à Curitiba depuis 1998) s’impose aujourd’hui comme un grand constructeur de véhicules automobiles (devant la France). Le Brésil avec Embraer s’impose également comme le troisième constructeur aéro¬nautique mondial (notamment sur le segment des avions régionaux de 70 à 130 sièges) Si l’usine de São José dos Campos (Etat de Sao Paulo) fut le berceau de la société Embraer cette dernière compte aujourd’hui 11 usines : 5 au Brésil, 3 au Portugal, 2 aux Etats-Unis et 1 en Chine. Aujourd’hui le gouvernement de Michel Temer (qui a remplacé Dilma Roussef à la suite de la destitution de cette dernière lors du printemps et de l’été 2016) cherche à relancer le programme de privatisation : les entreprises publiques Petrobras et Eletrobras sont notamment concernées.

La maîtrise d’une offre énergétique abondante fut incontestablement l’autre pilier du développement. Si l’hydroélectricité grâce au barrage d’Itaipu (qui alimente grâce au développement de lignes à haute tension de 1500 km d’extension la région métropolitaine de Sao Paulo), mais aussi celui de Tucurui en Amazonie et de Belo Monte plus récemment, fournit près de 70% de la production électrique du pays, la découverte de gisement de pétrole off-shore au large de Rio à très haute profondeur sous la couche de sel des fonds marins ( gisement dit pré-sal) a renforcé considérablement la donne énergétique du pays. Avec 2,5 millions de barils produits chaque jour, le Brésil s’impose comme le premier producteur de pétrole d’Amérique du Sud dès 2012, devant le Venezuela. De fait la question des agro-carburants, dont le Brésil a été un leader grâce en 2003 au développement de moteur hybride flex-fuel pouvant utiliser aussi bien de l’éthanol (issu de canne à sucre) ou de Bio-diesel (issu de soja) que du pétrole, passe aujourd’hui un peu au second plan derrière cette volonté de développer l’exploitation des gisements off-shore pré-sal.
Au total grâce à l’hydroélectricité et secondairement grâce au développement des éoliennes notamment sur la façade littorale du Nordeste et le recours au biocarburant l’énergie renouvelable représente 41 % de son bouquet énergétique (ou Offre Intérieure d’Energie) (chiffre 2017), contre 13,5 % seulement pour la moyenne mondiale. Ce poids des énergies renouvelables (hydroélectricité, biocarburant, éolienne) au Brésil est l’un des chiffres les plus élevés au monde, et une spécificité du pays. Les énergies renouvelables représentent 15% de l’offre énergétique en France ; la Chine développe également grandement ce secteur énergies renouvelables mais n’est pas à la hauteur du Brésil : le plan quinquennal prévoit d’arriver à 15% d’énergies non fossiles dans le mix énergétique d’ici trois ans.

Par ailleurs le Brésil est aussi considéré à juste titre comme « la ferme du monde ». Quelques chiffres bien connus sont rappelés : le Brésil est le 1er producteur de sucre (8 millions d’ha de canne à sucre, il y a de la marge pour la production d’agro-carburant d’après Madame Droulers), de café, de jus d’orange (80% du jus d’orange concentré), premier ou deuxième producteur mondial de soja en concurrence avec les Etats-Unis, deuxième producteur de viande bovine. Du point de vue des exportations le Brésil est le 1er exportateur de Sucre, de café, de jus d’orange, de viande bovine, de volailles, et le deuxième exportateur de Soja …en passe de devenir le 1er. Si le Brésil s’impose comme une grande puissance dans le domaine de l’agro-business elle le doit certes à l’immensité de ses réserves foncières mais aussi et surtout au rôle de l’Embrapa (l’inra brésilien) qui a su développer un certain nombre d’innovations agronomiques avec par exemple un type de canne à sucre plus productive en sucre. L’Embrapa joue désormais un rôle dans certains pays africains lusophones comme le Mozambique ou l’Angola en cherchant à améliorer le rendement des cultures de maïs ou de riz par exemple. Cette montée en puissance dans le domaine agricole s’appuie également sur la croissance du nombre d’exploitations agricoles lors de la période 1996 2006 (passant de 4.8 millions d’exploitation à 5.2 millions) (seul pays au monde à connaître une croissance de ses exploitations agricoles). Le dernier recensement agricole devrait cependant mettre en évidence un recul de ces exploitations ou une stagnation eu égard à la stabilisation et à l’essoufflement de la réforme agraire notamment sous la présidence de Dilma Rousseff (900 000 agriculteurs installés en 25 ans de 1990 à 2015). De fait la frontière agricole a tendance à se fermer (mais a encore un peu de marge) : seul 30% de l’espace amazonien a un statut encore non défini : ni réserves indiennes ou écologiques, ni surface agricole du front pionnier.

Ainsi le Brésil a connu une transformation majeure de sa société avec le développement d’une classe moyenne de plus de 100 millions de personnes aujourd’hui (soit 55% de la population / 15% en Chine et 1/3 dans 15 ans …de 6% à 20% en Inde selon les chiffres et la façon de la recenser / 51% en Russie (si l’on ne prend comme critère que le pouvoir d’achat) cf. En Russie, la classe moyenne touchée par la crise économique, Benjamin Quénelle la Croix le 28/11/2016) ). Cette transformation majeure de la société s’observe aussi par la croissance du parc automobile, par la croissance des internautes de 9 millions en 2000 à 48 millions en 2010, par la croissance du nombre de foyers constitués de femmes seules (1/3 des foyers sont constitués de femmes seules aujourd’hui). Selon Dilma Rousseff « un pays riche est un pays sans pauvreté ». Si cette dernière s’est considérablement réduite (et que la pauvreté absolue a été réduite de moitié depuis les années 2000) elle n’a pas disparu pour autant. Les favelas restent un élément de la réalité urbaine brésilienne et concerne selon l’IBGE 6% de la population, sans doute bien davantage entre 20% à 25% de la population de très nombreuses villes brésiliennes (comme à Rio ou Sao Paulo).
Le gros problème du Brésil reste aujourd’hui celui de ces infrastructures de transport et de ses réseaux. Les ports du Sud et du Sudeste étant saturés (comme celui de Santos avec ses files de camions qui attendent de décharger leur soja) 20% du Soja brésilien sort du pays par l’Amazonie aujourd’hui en utilisant le transport fluvial jusqu’à Belem. De même l’exportation du minerai de fer de la mine de Carajas ( Para) se fait grâce à une ligne de chemin de fer de 890 km qui la relie au port d’Itaqui situé non loin de la ville de São Luís, capitale de l’État du Maranhão. Un projet prévoit le doublement de la ligne de chemin de fer actuelle pour accroître les exportations de minerai de fer vers l’Europe ou le Japon. Certes des progrès sont accomplis et le réseau électrique brésilien (entre le nord et le sud du pays) est aujourd’hui interconnecté.

La conférence de Madame Droulers qui avait choisi de faire une synthèse de la question du concours et non de se spécialiser sur un point précis fut donc très riche d’informations et de pistes thématiques. Elle fut chaudement applaudie et remerciée par les étudiants.


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