Signification des agissements adolescents contemporains. publié le 02/05/2007  - mis à jour le 03/05/2007

LYCEE FRANÇAIS « COLEGIO FRANCIA »
BIHRY JEAN LOUIS
Conseiller principal d’éducation
vie_scolaire@colegiofrancia.com bihry@free.fr

Bien des choses se disent dans le microcosme enseignant de notre bel établissement. Paradoxalement, au-delà du cérémonial de comptoir, l’opinion se fait vérité. L’ancestrale dualité entre les pour et les contre si elle continue à faire recette masque mal la perméabilité des frontières. On démystifie par une érudition toute scientifique (neurosciences, habitus toxique), on l’évoque en initiés, connaisseur de toute la rituelle (et donc en phase avec nos ados), on en parle à mots couverts comme d’une maladie honteuse…L’addiction au cannabis fait, la une tant chez nos élèves que chez les personnels.

Il ne s’agit pas ici de prendre position, une de plus. D’ailleurs, en quoi celle du CPE serait elle plus crédible ? Nous ne savons que trop que les idéologies scientistes (ici à base de psycho de l’adolescent) ne sont pas du tout innocentes sur le plan politique, éthique et ontologique. Et puis, le CPE n’est il pas aussi (surtout..) le reflet de la loi !
(Tiens, tiens, la réduction métonymique ne touche donc pas que les ados…)
Non, c’est plutôt de souffrance, et en amont l’évocation de l’impasse adolescente de la présence de l’objet dont j’aimerais vous parler. Vous dire pourquoi, aussi, fumer du cannabis signe un changement radical de l’inscription de l’adolescent dans le lien social.

L’adolescence en guise d’introduction
Les phénomènes à l’œuvre quand un élève de troisième ou terminale fume ne sont pas identiques. L’adolescence est un temps de passage entre deux modes d’organisation du plaisir et du rapport à l’autre. C’est surtout pour nos collégiens une transformation du rapport au manque et au désir. A Caracas, comme en Nouvelle Guinée (allusion aux travaux de M Mead), ce passage est depuis toujours le lot de l’ado. Ce qui est nouveau en fait c’est la « prise de tête L’adolescence démarre donc à la puberté. Avant, c’est un « Canada Dry »de l’adolescence ( ça y ressemble, mais ce n’est pas de….). C’est en fait une convocation qui ne peut être différée, qui s’impose à tous et se caractérise par cette centration narcissique et si exaspérante parfois. Cette première partie est, disons, une convocation naturelle, physiologique*, et se résume au niveau social par une réduction métonymique (avec mon maillot blanc rayé de bleu, je suis un « Leones de Caracas »).
La seconde convocation débute vers 15, 16 ans. Celle-ci est culturelle. Il s’agit, pour l’adolescent, de construire sa propre histoire en se dégageant de l’histoire parentale. Ici, l’ado sait qu’il existe, le système de réduction métonymique ne se justifie plus.

Signification des agissements adolescents contemporains
Essayons de voir ce que nous disent les formes modernes de la « déviance » adolescente. Car elles sont en fait peu différentes de celles des siècles passés (délinquance, suicide, toxicomanies, border-line, mise en jeu du corps….). A priori une grande similitude et pourtant, dans le sens des agir pathologiques, elles sont radicalement nouvelles. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais cela renvoie à notre lien social, et à la façon dont notre société envisage les formes de plaisir et de jouissance individuelle. Le groupe n’est qu’un facilitateur dans cette logique de jouissance immédiate qui s’inscrit dans la logique infantile primaire, d’avant l’œdipe, et donc du lien au premier objet….la mère.

De la même manière, et ce jusqu’à la fin des années 70, fumer un joint était un plus de plaisir, une façon de jouir mieux et surtout différemment des aînés, à laquelle on goûtait en terminale ou en fac. C’était aussi le baroud d’honneur avant de se conformer aux attentes sociétales de rentabilité. Aujourd’hui, la prise de cannabis par un ado ne se réfère plus à une logique phallique de plaisir (celle à laquelle s’accroche les adultes entre trente et quarante ans qui font « un pet »), et n’a rien non plus d’une volonté de faire autrement pour rejeter les codes reconnus de plaisir. C’est une quête de disparition du monde, d’oubli, d’absence de souffrance.
Bien sûr, nous ne parlons pas ici du petit seconde qui, pour faire comme les autres, « tire quelques taffes » sur le joint des copains à la boum mensuelle. Mais nous parlons de l’ado qui n’envisage pas sa journée, voire uniquement sa fin de semaine, sans ce petit succédané. Finis alors la temporisation, le rapport au futur, et l’accord de l’autre. C’est pourquoi appliquer sa grille de fumeur adulte à l’ado est un non sens. Accepter, voire sacraliser cette attitude, c’est l’arrêter dans un temps éternisé, dans un fonctionnement psychique transitoire à jamais insatisfaisant. A-t-on dans cette société « kleenex », où rester jeune est une obligation, si peur que nos ados, en accédant à une analyse systémique, nous crachent à la figure notre supercherie ? Et ces 50 ou 60 pour cent de fumeurs de cannabis en lycée ne font-ils pas que nous renvoyer de façon bruyante le lien social que nous accréditons ?

Est-ce grave docteur ?
Il ne fait pas de doute que la consommation de cannabis se banalise à « Colegio Francia » comme chez tous les adolescents. Par rapport à la France, la seule différence notable est le coût. Ce qui pose problème n’est pas tant l’addiction, si tant est que l’on puisse au niveau du cannabis parler d’addiction, mais les souffrances invisibles qui les engendrent et qui voisinent en miroir avec les circonstances qui les prédisposent. C’est ici que le CPE, dans son rapport d’aide à l’élève, se doit de refuser le discours bon teint. Il doit dire que les pratiques de drogues, même, et surtout de cannabis, sont des réponses de suppléances qui nécessitent d’être discriminées dans leur usage et chez les usagers. La quête initiale du rite de passage, de l’intégration au groupe, de l’usage festif , pour devenir pour une très petite minorité une véritable addiction (qui d’ailleurs ne mène pas fatalement aux autres drogues) est toujours la même : construire des attaches, combler du vide, faire du lien, canaliser le stress induit par des deuils à répétition (de l’enfance, de la relation œdipienne, de l infaillibilité des adultes, du refus de la responsabilité...), suppléer à l’éloignement des proches. C’est quand le milieu familial est source de ruptures, et non pas de conflits car l’ado est là pour mettre à mal les rôles parentaux, que le groupe de pairs avec lequel l’ado fume prend le relais.
L’ado, nous l’avons vu plus haut, cherche et teste des images identificatoires. Il remet en cause, cherche à comprendre l’ordre des choses, afin de se faire sa propre place. Encore faut-il la lui offrir, lui suggérer que ce monde trouble, insatisfaisant et douloureux de l’adolescence débouche sur quelque chose de totalement différent.

Une pratique pour rechercher un temps révolu
Le point de départ est empreint d’ambivalence. Bizarrement, c’est l’altérité qui va séduire notre élève confronté à tous ses problèmes de prestance, de séduction, de valorisation de soi et de narcissisme. Fumer en petit groupe, essentiellement constitué de fumeurs et où ceux qui ne fument pas sont vite initiés, voilà une belle entrée dans un monde où l’intégration ne repose pas sur la valeur du lien, mais sur une pratique commune où la performance a peu de place. L’identité du groupe repose sur une pratique qui unit les fumeurs et les réunit. Ils trouvent ainsi leur place dans un système d’affiliation. Mais, comme dans toute relation d’apprentissage, s’initier suppose de faire un certain crédit à l’autre. Crédit, assujettissement, inféodation, il y a alors une attente croyante comme envers un guérisseur en tout genre. Mais d’ado, lui, croit qu’il existe, et se reconnaît par le regard de l’autre dans le groupe, ce groupe qui l’aide à imaginer, à jouer, à symboliser ses propres fantasmes et conflits psychiques. Par le repli paranoïde où chaque fumeur se voit crédité d’un sentiment de sécurité, l’ado peut mettre en jeu ses défaillances, puis imaginer les possibles régressions-réparations d’une transmission rompue par un délitement familial réel ou supposé. Mais, alors que les thérapies de groupe, fortes du travail fait en leur sein, permettent d’agir plus librement dans la réalité, ici, l’ado ne trouve aucune clef de passage. Il réactive un temps de sa vie hors du champ de la parole, en amont du temps de sevrage. C’est l’illusion qu’un objet puisse répondre aux attentes, palier à la mélancolie, atténuer le vide. C’est pourquoi, au-delà du culte libérateur, joyeux et bon enfant, il faut une approche capable d’élaborer la souffrance, surtout au niveau familial. Nier, refuser, banaliser ou sanctionner ne sont pas des réponses. Dans leur diversité, voire leurs oppositions, elles ont toutes en commun la caricature et la bonne conscience.

Et ensuite….
Quand un de nos élèves nous dit consommer du « sheet », les modules de formation auxquels nous sommes conviés nous enseignent d’appréhender le phénomène davantage comme une énigme que comme une déficience. En s’aventurant dans sa petite consommation, notre élève découvre qu’il est possible de mettre à l’écart pendant un temps une partie de sa conscience. Il s’agit de celle qui lui claironne qu’il est temps de changer son mode d’analyse en y intégrant l’autre et en acceptant de reporter à plus tard une satisfaction que l’on voudrait ne pas confronter au manque.
Fumer permet ce réinvestissement d’une trace mnésique qui se rapporte à une expérience de satisfaction originaire. Cet état substitutif porte la trace du manque et donc de la parole.
Alors oui, le cannabis entraîne moins de dépendance que le tabac, et ce même si le taux de consommateurs dépendants est d’environ dix pour cent.
Oui encore, les neurosciences viennent confirmer les études épisthémologiques concernant les troubles de mémoire et d’apprentissage, sources de difficultés scolaires.
Mais l’écran de fumée porté par la normalisation sociale ne doit pas faire oublier l’absence d’investissements réciproques, l’instabilité des relations internes, l’état de vulnérabilité et l’impossible relation à la réalité sociale. Chez un ado, refuser cet aspect peut vite devenir de la non assistance à personne en danger.

Jean Louis BIHRY
*Pourquoi le cœur de cible des dealers est cette première partie de l’adolescence (12-14 ans) ?.
Conscient de ce jeu d’imitation, de falsification, ou l’ado fait comme ses idoles, notre vendeur tache de jouer sur cette suprématie du signe .A cela s’ajoute la reconnaissance réciproque qu’induit la pratique. La diversité vestimentaire n’est plus le signe d’existence.
La convocation culturelle venue, parce qu’elle était signifiante auparavant, mais aussi porteuse de sens et de pouvoir transitionnel, notre ado fixe alors sa consommation par une approche culturelle du cannabis. On a alors beaucoup de chance d’avoir un consommateur à vie. Même les dealers font de la psycho….

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