De la politesse au savoir-vivre en passant par la civilité. publié le 27/04/2008

Un changement de plus à l’école, l’introduction de l’instruction civique et morale qui remplace l’éducation civique. Voila bien des mots que l’on pensait d’un autre age, même si de temps en temps, un peu à la façon des secrets d’alcôve, on soupirait devant attitude et vocabulaire par trop débridés. Mais pas trop fort, il ne faudrait pas passer pour ce « réac déphasé » tant honnis. Notre ministre nous dit que cet enseignement permet à l’enfant de « découvrir progressivement les valeurs, les principes et les règles qui régissent l’organisation des relations sociales, depuis l’observation des règles élémentaires de civilité jusqu’aux règles d’organisation de la vie démocratique ».

Les principes de la morale, de la politesse et du savoir vivre vont donc réinvestir l’école…et tant mieux ! Ainsi peut on espérer les voir un jour réinvestir l’espace publique, tant nombre d’adultes et pas des moindres les ont banni de leur mode de communication. Non pas que le CPE soit le défenseur de valeurs obsolètes, (voir militaires pour certains), il se situe bien plus dans une analyse des fonctions remplies par les codes de politesse et les règles de savoir vivre. Le CPE est persuadé que ces rituels, inhérents à tous les contextes sociaux et culturels créent les conditions de rapports sociaux apaisés permettant de vivre ensemble dans une société de clivages, qu’ils soient culturels, ethniques ou économiques.

La communication est toujours une situation à risque et le conflit est potentiellement inscrit dans toute relation. D’ou la nécessité d’un cadre implicite .Ce qu’on appelle politesse ou savoir vivre se présente sous forme d’un ensemble de règles proposant des modèles de conduite adaptés aux différentes situations sociales, des plus quotidiennes aux plus complexes. De tels codes existent depuis la nuit des temps, avec pour but avoué de donner à chacun le moyen de trouver sa place en société et d’y être à l’aise. Mais ce n’est que la partie immergée de l’iceberg.

La politesse est de nature complexe, et l’enseigner va bien au delà de savoir si c’est une vertu ou une source d’hypocrisie à condamner.
Effectuons tout d’abord une revue des nuances sémantiques. Les usages varient de la politesse au savoir vivre en passant par la civilité. Mais à bien y regarder, on ne les distingue que lorsqu’on les utilise les uns contre les autres. Pris isolement, ils sont interchangeables et sont de quasi-synonymes. Dans une démarche similaire, courtoisie, tact et déférence relèvent de la métonymie. Tous ces mots désignent en fait des catégories de comportements, des sous-systèmes de savoir vivre. Actuellement, en métropole mais aussi ici à « Colegio Francia » le mot respect semble s’imposer comme une quête noble, bien dans l’air du temps face à une politesse connotée comme mesquine.

On sait tous en tant qu’enseignant que les rituels concernent divers secteurs de la vie relationnelle ou sociale et présentent des aspects verbaux et des aspects non verbaux. Qui n’a pas été confronté à ces postures, ces gestes, ou mimiques qui font implicitement reposer les relations interpersonnelles loin du champ du respect. Lorsqu’on est confronté à ce genre de situation, on déploie une stratégie de défense et de protection.
Les rituels sont faits pour gérer ses situations inhabituelles, inquiétantes, ou à risque.
Ils varient d’un individu à l’autre, mais peuvent aussi faire partie de la culture d’un groupe, à devenir une forme stable et répétitive à certaines occasions. L’avantage d’une stratégie ritualisée, c’est qu’elle est immédiatement perceptible, déclenche des comportements attendus. Une certaine complicité se substitue à un antagonisme attendu.
Prenons le cas d’un élève qui, à la sonnerie, se ruant dans les escaliers, bouscule un enseignant ou lui marche sur les pieds. La blessure est nette, on a oublié sa présence. En fait le prof pendant cet instant privilégié de la recréation est devenu quantité négligeable. Il est en droit de se montrer potentiellement agressif. En lui présentant des excuses, l’élève se met en position de solliciteur (du pardon) et du coup l’enseignant peut alors exercer sa magnanimité. D’inexistant qu’il était, le voila devenu décideur. Voici un échange ritualisé qui avec le minimum d’investissement garantie un maximum d’efficacité.

Les différentes formes de politesse ne sont pas venues par hasard mais s’inscrivent profondément dans l’histoire et les valeurs des cultures. La notre aussi au delà de son apparence normative sous tend des comportements qui s’analysent dans l’histoire des mœurs de l’occident.
Mais le plus important pour nous autres enseignants est ce soutien inespéré que l’on peut trouver dans ces rituels de politesse. Fonction de socialisation, fonction de protection, fonction de renforcement de l’estime de soi, réassurance quand à l’image de soi, effet sur la réussite, la capacité à se mobiliser…
Vivre avec les autres, entrer en relation, quoi de plus difficile. Quiproquos et conflits sont inscrits dans la relation sociale.
C’est en fait la norme en communication et non, comme on pourrait le penser des « ratés ». Le besoin des autres pour exister, créer du lien est permanent. Mais cette présence tant souhaitée est facteur de risque : celui d’être mal compris, désavoué, rejeté, moqué. Dans la relation intime, le temps consacré à la découverte de l’autre minore ce genre de désagrément.
Mais dans la vie sociale, les possibilités sont restreintes, la disponibilité réduite. Le temps scolaire (P1, P2 ,P3 ,interclasse, recréation…..)est l’exemple parfait de cette espace maitrisé, rationnalisé, sans concessions ni place pour le tâtonnement, l’approximation. Il est donc nécessaire de clarifier les échanges, on dirait aujourd’hui de les optimiser.

Au delà de la multiplicité de signaux de reconnaissance et de non agression, le savoir vivre organise le monde pour que chacun y trouve sa place. Les situations sociales sont redéfinies certes selon le principe d’opposition, mais à chaque situation sont attachées des règles comportementales. Si cet univers est artificiel, il n’en est pas moins logique, prévisible, rassurant. Chacun sait qui il est, qui sont les autres, comment se positionner et ce que l’on est en droit d’attendre.

Le reproche qui est souvent fait à la politesse, à la morale, au savoir vivre est qu’ils ont une fonction de maintien d’un certain ordre ou équilibre social. Mais l’existence de ses rites suppose qu’on adhère aux valeurs qu’ils sous-tendent Mai 68, le féminisme, le mouvement beurs, l’évolution des mœurs n’ont fait que faire apparaître de nouveaux savoir- vivre. On assiste simplement à une intégration des changements sociaux et environnementaux et à une régulation. Ce qui forme l’essence du savoir-vivre, c’est-à-dire les valeurs fondamentales d’équilibre, de respect, de réciprocité demeurent.
Alors oui, la politesse bride un peu la spontanéité. Quand un élève vous ressort pour la dixième fois la même bêtise, on aimerait beaucoup laisser parler sa mauvaise humeur et se dispenser d’écouter encore la même niaiserie. Mais, avouez qu’on apprécie beaucoup aussi, de ne pas se faire envoyer promener quand notre enseignement est barbant à mourir.

L’affectivité et la convivialité ne se résument pas quand à elles aux rituels de politesse. Il y a d’autres niveaux de communication, et encore une fois, la sphère privée ne s’y rattache que peu.

En conclusion, politesse et savoir-vivre font incontestablement partie du bagage éducatif. La sociabilité privilégie le lien social et renvoie à la convivialité, la bienveillance. Le savoir- vivre est son soubassement. La politesse légitime l’échange, la modération. C’est se respecter soi en respectant l’autre. La morale donne un cadre d’universalité et de dépassement des clivages. Peut-on en faire un enseignement ? Dans le sens ou toute pratique s’inscrit dans un savoir, certes. Mais la ritualisation passe aussi par une permanence dans et hors l’école, loin d’un jeunisme qui n’a rien de débridé ni d’une fausse proximité qui ne sera jamais émancipatrice.
BIHRY Jean Louis

Impression

  Imprimer
  L'article au format pdf

Partager

     

Dans la même rubrique

 De la politesse au savoir-vivre en passant par la civilité.
 Le domaine de l'excellence.
 TYRANNIE-SOUMISSION
 Signification des agissements adolescents contemporains.